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Fantastique ! L’estampe visionnaire de Goya à Redon

expo fantastique
Exposition à la Galerie des Beaux-arts de Bordeaux
Une actualité de Jérémy Gadras
Publié le 10/08/2016
Au travers d'un assortiment de plus de cent soixante estampes, l'exposition Fantastique ! nous plonge dans les imaginaires sombres et riches qui inspirent l'art et la littérature du XIXe siècle. Suivez le guide pour cette visite étrange et visionnaire...
L’étrangeté.
Les occultes oraisons d’âmes meurtries aux prises de songes horrifiques.
Le diable sous ses diverses manifestations allant à l’agape des noctambules et des cœurs fragiles.
Les monstres ailés, les anges déchus.
Cortèges dansants aux dantesques femmes ; d’autres démiurges souverains s’emparant des vies dolentes et des badauds perdus et reclus dans leur sommeil.
Des succubes et incubes, des ectoplasmes s’animant aux lueurs d’une lune pleine de vicissitudes et d’infélicités.
Fortune du Noir…
L’Estampe Noire. Noir…Noir…Noir…
Comme le chuintement continu d’une goutte de sang noircie sur une plaque de cuivre, donnant le glas de la Raison agonisante.


Le goût de l'effroi propre au XIXe siècle

Autant de thèmes qui firent l’apanage des proses et créations plastiques d’un XIXe siècle, exhumés et mis en lumière cette année par la BNF, exposées au musée du Petit Palais en début d’année et à partir du 30 juin au sein de la Galerie des Beaux-arts de Bordeaux.
Nous l’attendions avec impatience, nous-mêmes férus d’éperdus imaginaires, épris des songes nous faisant bringuebaler en des univers fantastiques, entichés de ces histoires et historiettes retranchant nos convictions en de confuses considérations, en connivence ou en proie à ces démons et fauves légendaires, macabres et sinistres.

Ce goût pour l’effroi, pour les récits et images qui inquiètent autant qu’elles fascinent, celles qui terrifient l’enfant autant que l’homme affublé d’une conscience qu’il pense infaillible, semble bel et bien universel et n’aura eu de cesse au court du XIXe siècle d’alimenter une littérature cruelle, noire, une prose d’épouvante cuirassée de vers féroces alliant les émanations mortelles d’une lexie amphigourique aux exhalaisons d’images et d’icônes maladives sur des subjectiles ensorcelés.

Encore aujourd’hui tous ces thèmes nous fascinent : un cavalier sans tête s’emparant d’une fille pour la marier aux morts ; une araignée gigantesque obombrant l’angle de notre chambre ; un ange noir recroquevillé susurrant de vieilles légendes ou d’imaginaires incantations à nos oreilles pour infecter nos nuits d’apparitions fantastiques ; ou encore la vision d’une demeure abandonnée, insalubre, une folie désenchantée très certainement hantée où d’une crasseuse lucarne brille une lueur infecte à peine perceptible, sombre de bis nuages gorgés d’eau où gronde un orage infernal.

Ces œuvres et leurs histoires nous hantent, toujours, nous saisissent lorsqu’elles se matérialisent sous la forme d’une gravure, d’un dessin, d’une illustration quelconque désarmant notre assurance et nos observations ordinaires.


Une invitation dans les imaginaires du Fantastique

C’est à ce sombre et riche univers que nous convie la Galerie des Beaux-arts de Bordeaux, au travers un assortiment de plus de cent soixante estampes issues de la collection de la BNF, une exposition Fantastique comme « chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleins de poisons » qu’offre cette littérature et cet art obscur du XIXe.

Parrainée par le père spirituel de l’estampe fantastique, la visite s’ouvre sur le rêve en arborant l’œuvre maîtresse de la collection, « le sommeil de la raison engendre des monstres », par laquelle ; à peine nos premiers pas franchissant le seuil de l’exposition, l’on sent l’hivernale et glaciale saison s’éprendre de nos veines. L’on frémit, frissonne et s’enjoue sous le patronage d’un Goya endormi sous un nuage virevoltant de chauves-souris et hiboux noirs.

L’exposition commencée, l’on suit un nécessaire petit voyage dans le temps pour construire l’ordre chronologique de notre future déambulation. Dürer, Rembrandt, Callot, Piranèse ou encore Füssli sont alors sollicités pour dévoiler leurs élèves, leurs héritiers : maîtres nouveaux ayant eux-mêmes de leur encre atrabilaire œuvrés dans le noir afin de découvrir les arcanes du rêve et les opérations mystérieuses de la pensée.

Ainsi, nous y découvrons – avec plus de surprise qu’il n’en faudrait pour simplement nous convaincre et nous convertir au thème – les illustres patronymes de l’art du noir et blanc : Delacroix, Doré, Granville, Rops, Klinger, Bresdin, Redon et bien d’autres encore, dont certains, omis durant trop longtemps, sont des plus plaisants à démasquer ou redécouvrir.

Redécouvrir ! C’est en effet le mot juste pour décrire ce nouveau regard sur Odilon Redon, « l’occultiste Comprachico de la face humaine » selon Huysmans, « le subtil lithographe de la Douleur, le Nécroman du crayon », toujours selon l’auteur d’A Rebours. L’estampe visionnaire de Goya à Redon, des Caprices à la Hantise, autant de « princes du rêve » s’affairant de leur plume et crayon pour illustrer et nommer un ailleurs psychique, un fantasme spirituel et sa quête de l’irréel comme seule réalité, faire « surgir l’irrationnel à l’horizon du réel ».

Peindre et dépeindre l’étrangeté
, les curiosités sexuelles, les possibles transgressions émotionnelles, les déliquescences du monde et de l’homme ou encore ce pays mental affranchi des liens d’une despotique Raison qui s’ouvre aux paupières closes ou éclot dans les esprits déments.


En somme, cristalliser l’imperceptible et matérialiser l’imagination par la gravure, la lithographie, le dessin ou le lavis, conduits tacitement par les textes ou citations d’illustres littérateurs tels Hugo, Gautier, Poe, Baudelaire, Huysmans, L’Isle-Adam, d’Aurevilly pour n’invoquer qu’eux. Leur mémoire imbibe le lieu et envoûte les cimaises de l’exposition.

À l’issue de celle-ci, un saut d’un siècle est franchi lorsque l’on découvre My Night, vidéo de l’artiste Agnès Guillaume réalisée en 2014, où s’entrelacent citations visuelles et références à l’univers du cauchemar et du rêve ; à la lisière du fantasmagorique et de l’épouvante.
Les oiseaux funestes de Goya se mêlent au cortège funèbre des volatiles d’Hitchcock et parfument notre visite d’une étrange effluence, d’une insolite sensation, que l’on peindra silencieusement d’une phrase de Camille Lemonnier (autre décadent fin-de-siècle à l’origine de la découverte de Rops en France) « il y eut dans l’air comme une volonté de s’anéantir dans les profondeurs du sommeil ».


L’exposition titrée Fantastique ! ; synonyme de chimérique, fabuleux, fantasmagorique ou encore de délirant, dément ; est également un bel hommage au rêve, parfois pervers et malmenant, et à l’imagination, « reine des facultés » liant les arts entre eux. Une exposition prestigieuse, hors du commun, ou tout simplement incroyable ; autres sens de l’acception Fantastique comme un mot poétique sans limites auquel nous convient les œuvres de l’exposition.


De l'estampe au livre

À l’occasion de cet événement, la librairie Mollat vous propose un nombre considérable de références prestigieuses autour du fantastique, du rêve et des mondes imaginaires. Toutes proses et œuvres d’art que l’on nommera obscures ou dantesques. Des contes anciens aux littératures dépoussiérées à l’occasion (vampirisme, romantisme noir ou décadentisme), des études freudiennes et lacaniennes sur la possession et la signification des rêves, mais également des livres d’art riches d’un cahier iconographique exemplaire ou pour les plus curieux, des études théoriques sur les représentations artistiques du XIXe siècle : un vivier d’autres histoires comme paratextes pour saisir au mieux cet univers hors norme du Fantastique.



Exposition à la Galerie des Beaux-arts de Bordeaux
Du 30 juin au 26 septembre 2016

Bibliographie

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